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 Claire Ly : Sagesse bouddhique et christianisme

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Sencha

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MessageSujet: Claire Ly : Sagesse bouddhique et christianisme   Dim 27 Aoû - 17:47

Sagesse bouddhique et christianisme

Article écrit par Claire Ly et paru dans Christus - Juillet 2004

Avec tous les catholiques, je me suis préparée à vivre la résurrection du Seigneur, cette année, avec un éclairage particulier : le document des évêques de France " Aller au cœur de la foi "… La veillée pascale se trouve au centre de la foi chrétienne ; cette prise de conscience met une lumière particulière sur ce que les évêques appellent " des évolutions nouvelles " dans l'Église catholique. " Il est question des catéchumènes et des recommençants. On ne les confond pas, mais on les considère les uns et les autres comme une chance et un appel pour le renouvellement de l'Église . " J'ai eu la chance de faire partie de ces catéchumènes, j'ai reçu le sacrement de baptême en avril 1984, à l'âge de 36 ans. Vingt ans se sont écoulés depuis ce jour béni, vingt ans que je suis dans l'Église à apprendre à marcher avec les catholiques français. La marche n'est pas de tout repos, le terrain est assez accidenté. Malgré les incidents de parcours, je considère que c'est une chance formidable pour moi d'être disciple du Christ. Mais suis-je à mon tour une chance pour mon Église ? La réponse est beaucoup plus nuancée.

Depuis vingt ans, j'ai constaté qu'il y a souvent un malentendu sur le sens du mot conversion entre moi, l'asiatique, et les français catholiques.

Certains ont tendance à penser la conversion comme un changement radical, un retournement complet. La conversion serait une rupture nette avec la tradition d'origine. On change complètement, du noir on devient blanc… de médiocre on devient meilleur…Dans cette optique, le catéchumène est par excellence un des nôtres, car il a laissé tout ce qui est mauvais pour " endosser " comme nous les valeurs les plus positives de la vie. Comme nous, il sera " sauvé " parce qu'il a renoncé à toutes les valeurs de ses ancêtres, valeurs plus ou moins erronées. Le catéchumène devient ainsi un être nouveau, libéré de toutes les entraves antérieures à son baptême. J'avoue que cette vision est très flatteuse et très optimiste. Mais personnellement, j'ai du mal à y adhérer…

D'autres, plus " modernes ", pensent que la conversion est une sorte de grand saladier où l'on met ensemble les différentes traditions religieuses, avec un peu d'assaisonnement, et on arrive à avoir un plat très savoureux adapté à la société pluraliste actuelle. On peut ainsi boire à plusieurs sources à la fois. Le converti aborde donc une deuxième identité tout en gardant la première. On peut ainsi être bouddhiste et chrétien à la fois. Je ne me sens pas à l'aise non plus dans une telle affirmation.

J'ai l'habitude de me présenter comme une chrétienne catholique venue du bouddhisme. C'est ma façon de dire mon identité de disciple de Jésus-Christ, sans pour autant renier ma tradition d'origine. Le bouddhisme reste une cohérence dense qui a des valeurs propres, mais très différentes, de celles de la cohérence chrétienne. C'est de cette différence même que je tire la richesse spirituelle qui me permet de rentrer en vérité dans l'Alliance offerte par le Dieu de Jésus-Christ. Je peux dire en toute simplicité que, depuis mon baptême, la bouddhiste que j'étais n'est pas morte. Elle continue à accompagner la chrétienne catholique que je suis, avec ses questionnements et sa sagesse. Personnellement, je vis ma conversion non pas comme une rupture ou un commencement nouveau, mais comme un cheminement sur la route de l'Alliance. La bouddhiste est l'autre de moi, tout en restant ma compagne de route. Elle et moi, nous parcourons le chemin spirituel de la foi chrétienne en échangeant nos points de vue, nos certitudes, nos espérances, nos réussites comme nos échecs. Curieusement, sur ce chemin, à travers nos échanges, la chrétienne vit souvent la présence d'un Autre, cet Étranger qui vient se joindre aux deux compagnons sur le chemin d'Emmaüs.

Sur mon cheminement vers le Dieu de Jésus-Christ, je vais d'abord laisser ma compagne, la bouddhiste, vous parler de sa sagesse. Cette sagesse accompagne la catholique comme une musique de fond mettant en exergue sa profession de foi chrétienne. À cause de ce fond imprégné d'une autre sagesse, la catholique prend conscience des raisons pour lesquelles elle a choisi de confesser Jésus le Christ dans toute sa singularité. Cette confession particulière de mon appartenance chrétienne sera relatée dans la seconde partie. Nous terminerons par l'expérience vécue d'une Présence Étrange qui accompagne la bouddhiste et la catholique ; elle entoure notre dialogue d'une atmosphère de compréhension mutuelle malgré l'omniprésence des illusions possibles !...

La sagesse bouddhique

En France, parler de la sagesse bouddhique est chose aisée ; la tradition bouddhique est vue par la plupart des français comme une voie de sagesse, voire une philosophie. En Asie, surtout dans mon pays d'origine, le Cambodge, le bouddhisme est vu comme une religion à part entière, une voie qui permet à l'homme de dépasser sa misère existentielle. Cette voie de libération passe par un enseignement moral permettant à chacun d'accomplir le bien. Dans la langue khmère , on désigne la doctrine du Bouddha par le mot sasna qui veut dire littéralement enseignement moral. Pour les bouddhistes khmers l'enseignement du Bienheureux est un chemin sûr, pour faire le bien et éviter le mal : qui fait le bien obtient le bien, qui fait le mal obtient le mal. Par cette affirmation, les bouddhistes font référence à la loi du karma. C'est la loi universelle de l'acte et ses conséquences : " Cela étant, ceci est. " Cette loi de causalité fait que tout est justifié et justifiable dans ce monde : tout a une cause, chaque cause produit immuablement un effet.

A la question du jeune Subha, fils de Todeyya, le Bienheureux expose cette loi universelle qui gouverne tout :

-" Ami Gautama , en vertu de quelle cause, en vertu de quelle raison, observe-t-on chez les hommes bassesse ou excellence ?

- En vertu de leurs actes, jeune homme, les êtres ont leurs actes pour héritage, leurs actes pour matrice, leurs actes pour refuge. Ce sont les actes qui divisent les hommes en raison de leur bassesse ou de leur excellence . "

Cette loi du karma est irréfutable selon la pensée bouddhique. Nos expériences nous montrent que nous ne récoltons que ce que nous avons semé. C'est une sagesse simple et évidente résultant de nos observations pratiques. Les bouddhistes assimilent l'ignorance de cette loi à un mal qui fait tourner l'homme pendant des kalpa et des kalpa dans le Samsara, ce cycle des naissances et des morts sans fin ni commencement. À noter que l'espérance pour les bouddhistes ne se trouve pas dans le fait de re-naître mais dans la sortie de ce cycle du Samsara.

Au-delà de son caractère fataliste incontournable, la loi du karma introduit une notion de responsabilité certaine de l'être vivant. Chacun est auteur, responsable de ce qui lui arrive en bien comme en mal. L'homme a un pouvoir indéniable sur sa destinée. Il est responsable de ses actes sans être pour autant coupable. La notion de culpabilité n'existe pas dans la pensée bouddhique : si on est amené à poser un mauvais acte, on le fait par ignorance et non en connaissance de cause. La sagesse consiste à sortir de l'ignorance en empruntant la voie de la connaissance, voie enseignée par Bouddha Sâkyamuni. Cette caractéristique de la sagesse bouddhique séduit beaucoup l'Occident, très versé dans l'esprit scientifique, avide d'être maître de sa destinée, traumatisé par la notion de culpabilité.

Par contre les occidentaux ont beaucoup de mal à rentrer dans la première des quatre nobles vérités constituant le cœur même du bouddhisme : l'impermanence (dukkha). Dès son premier enseignement, le Bienheureux mettait l'accent sur l'expérience vécue des réalités changeantes, dépourvues de consistance, cette expérience est inhérente à la sagesse de Gautama. Pour les bouddhistes, l'impermanence n'est pas une chose à apprendre, mais une chose à constater. Nous constatons et nous ne pouvons que constater que toute chose est limitée. Il y a trois caractéristiques universelles qui touchent toutes les réalités de l'existence, à savoir : l'impermanence (Anicca), la finitude (Dukkha), l'inconsistance (Anatta). Les maîtres spirituels bouddhistes expliquent que le moi ou le soi n'a pas de consistance. La preuve est que personne n'est complètement maître de soi. Il y a beaucoup de choses qui se passent en nous qui nous échappent. Par l'impermanence, la sagesse bouddhique invite chacun à ne pas se prendre pour l'absolu. Tant que nous saisissons notre moi comme quelque chose de stable, de solide, nous n'avons aucun motif d'y renoncer, nous allons nous y accrocher. Alors la voie de la libération se trouve dans le lâcher prise, dans la relativisation de son moi. C'est dans la mesure où l'on reconnaît la relativité de son soi qu'on peut sortir de soi. Dire que toute chose est impermanente, finie et inconsistante, relève de la sagesse suprême qui n'est pas donnée d'emblée à tout le monde. " À l'ignorance se rattachent les plus nocives des méprises : prendre pour permanent ce qui est impermanent, pour heureux ce qui est douloureux, et pour un soi ce qui est dépourvu de soi. "

C'est pour faire prendre conscience à l'adepte de l'impermanence que son initiation par le maître spirituel commence avec le constat de la souffrance physique, souffrance facile à constater. À partir de la souffrance physique, on passe à la souffrance psychique… On ne peut comprendre le bouddhisme que lorsqu'on a vraiment pris conscience de l'état misérable de toute vie humaine livrée à elle-même. Certains occidentaux critiquent à tort cette pédagogie bouddhique en la qualifiant de pessimiste. Est-ce vraiment pessimiste de faire le constat de nos expériences humaines ? La sagesse bouddhique ne se limite pas à ce constat sur la souffrance et sur l'impermanence de toute chose, mais offre la possibilité d'en sortir. Elle est donc une voie de libération, de guérison, pour reprendre le terme du Bouddha Sâkyamuni.

La libération dans le bouddhisme est un chemin intérieur. Ce chemin est extrêmement exigeant car il est fondé presque entièrement sur la capacité humaine. L'homme doit prendre le chemin par lui-même. La voie bouddhique est une voie de dépouillement, tout axée sur l'impermanence et le non soi. Le chemin intérieur de libération passe par quatre mouvements :

   il faut avoir le courage de regarder la réalité en face et prendre conscience des trois caractéristiques universelles ;
   il faut ensuite trouver la source du mal sans chercher un bouc émissaire. Car le mal est en moi. Il faut le déraciner de mon cœur ;
   il faut ensuite viser la guérison. C'est elle qui donne la force à chacun de prendre cette décision existentielle de se libérer de tous les actes mauvais ;
   il faut ensuite choisir les moyens adaptés pour la libération. Dans l'enseignement du maître, les moyens sont nombreux et progressifs.

Ce chemin intérieur de libération, je le connais pour l'avoir maintes et maintes fois médité ou discuté, avec mon père comme avec mon parrain spirituel, le vénérable supérieur de la pagode Kandal à Battambang, ma ville natale. Je le reconnais comme un chemin qui accorde une grandeur certaine à l'homme capable de se construire un autre avenir. Ce chemin passe par un choix exigeant : déraciner le mal d'abord en soi. Le mal qui pousse à la colère, à la haine, à la révolte. " Ô moines, même si des bandits ou des soldats mettaient quelqu'un en pièces avec une scie, et si celui-ci gardait pour cela la haine dans son cœur, à cause de cela, on ne pourrait pas le considérer comme disciple de mon enseignement . "

La grande sagesse, ici, consiste à ne pas basculer dans les sentiments mauvais qui enchaînent encore plus l'homme dans le Samsara. Si l'autre veut faire du mal à ton corps, pourquoi veux-tu entrer dans son jeu en faisant du mal à ton esprit ? Tu es fou en faisant cela, car tu casses ta conduite morale en te laissant entraîner par la colère ou la haine. C'est une sagesse très belle mais ô combien exigeante…

La rencontre chrétienne

En Avril 1975, dans le mal absolu que fut le génocide de Pol Pot, je me trouvais incapable d'aller plus loin que le deuxième mouvement sur ce chemin intérieur : incapable de déraciner la source du mal en moi. Je basculais alors dans la haine et la révolte, face à la violence gratuite. J'étais alors faible, trop faible pour être digne de la tradition de mes ancêtres.

" Tu es folle… " La voix de la bouddhiste ne m'a jamais vraiment quittée. Dans la folie génocidaire de Pol Pot, j'étais aussi folle que ces assassins : folle de rage impuissante, folle de ressentiments ravalés, folle de haine suicidaire…

La bouddhiste que je suis en 1975, va vivre une déstructuration totale de sa cohérence spirituelle. Comme dit Paul Ricoeur dans Soi-même comme un autre, je vais traverser " l'épreuve du néant de l'identité " C'est en ayant conscience de ma grande faiblesse morale à vivre les " vertus bouddhiques " jusqu'au bout, que j'ai éprouvé le besoin d'avoir un bouc émissaire sur qui je pouvais transférer tous mes sentiments négatifs. " Pour engager cette lutte de survie propulsée par une haine féroce, je ressens le besoin d'un témoin. Il me vient alors à l'esprit de prendre comme témoin " le Dieu des Occidentaux ", " le Dieu de leur Bible ". Je ne sais pas si cet Être Suprême existe vraiment ou non, mais cela n'a aucune importance. J'ai décrété qu'il serait mon témoin, il le sera jusqu'à nouvel ordre. "
La personne du " Dieu des Occidentaux " est devenue mon interlocuteur : ce " vis-à-vis " m'a permis un équilibre dans l'anéantissement de mon identité. En tant que bouddhiste avertie, j'ai une conscience très aiguë de la grandeur de l'homme, elle ne me permet pas de m'abaisser à implorer les génies de la terre ou toutes autres divinités subalternes. Je suis persuadée que le " Dieu des Occidentaux " n'est qu'une astuce de ma part pour pouvoir survivre dans des conditions extrêmes. Une astuce dont tout être dans la détresse a besoin : une personne qui l'écoute, une personne qui endosse un peu la responsabilité de tout ce qui lui arrive. Les bouddhistes parlent du fait de transférer l'énergie des passions sur des objets créés mentalement. Au début de cette aventure spirituelle, le " Dieu des Occidentaux " n'était là que pour me permettre de transférer l'énergie négative de la haine sur sa personne.
Mais un jour, j'ai vécu une conviction spirituelle profonde d'un don venu d'une personne autre que moi. Tout se passe comme si ce personnage que je croyais être un pur produit de mon imagination de femme revendiquait son identité. C'est une revendication assez timide à mille lieux des apparitions fracassantes et spectaculaires. C'est comme un amoureux qui me ferait porter un bouquet de fleurs sans aucune déclaration. Son bouquet est une paix du cœur dans le silence d'un coucher de soleil au milieu des rizières de Pol Pot : " Le silence est total, troublé seulement par le bruit de mes pas. Mais il se dégage de ce silence une quiétude profonde. Il se passe quelque chose, comme si mon cœur s'était enfin réconcilié avec lui-même, après tant de trahisons, tant de haines, tant de vengeances. " Une quiétude qui m'a permis de me refaire une identité ; une paix du cœur qui m'a ouverte aux autres, une sérénité d'esprit qui m'a redonné goût à la beauté de la nature. Tout se passe comme si le don du Dieu des Occidentaux consistait à me redonner une place dans la création entière et à m'aider ainsi à recomposer une identité dans l'enfer génocidaire. Je prenais conscience que ma force de résister venait d'ailleurs.

La bouddhiste ne manquait pas de crier aux illusions… à la folie. " Mais si cette folie me permettait d'avoir un petit sourire intérieur, elle était la bienvenue dans mon cœur et mon corps meurtris. Pour quel principe aurais-je refusé un baume magique s'il calmait mes blessures brûlantes ?... Illusion ? "

De par mon chemin intérieur personnel, la foi chrétienne ne se présente pas comme une sagesse ; elle était plutôt folie pour la bouddhiste que j'étais. Je décris mon cheminement sur la route de l'Alliance, comme un itinéraire qui me conduit de la sagesse de Sâkyamuni, le Bouddha, à la folie d'Amour de Jésus, le Christ. Mais l'éducation bouddhique a imprégné tout mon être, le fait d'être disciple du Christ ne me permet pas de renier en bloc la sagesse de ma tradition d'origine, ni d'introduire une rupture radicale avec mon histoire personnelle. Sinon, je ne pourrais pas entrer dans cette phrase de l'Évangile : " Je ne suis pas venu abroger, mais accomplir " (Mt 5-17).

Cette phrase de Jésus de Nazareth fait que la catholique ne peut ignorer la bouddhiste : la première doit prendre le temps pour faire entrer la seconde, dans la mesure du possible, dans la déclaration de Paul " Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes " (1 Co 1, 25). La tâche n'est pas toujours facile car la cohérence bouddhique adhère difficilement à l'altérité. Elle repose sur un salut acquis par le dépouillement et la connaissance, alors que le salut chrétien repose en totalité sur la relation avec un Tout Autre, sur la Rencontre. La chrétienne catholique n'existe pas par elle-même, mais en relation avec l'Autre et tous les autres, tout en gardant sa personnalité.

Ce que la bouddhiste peut comprendre dans la foi chrétienne est la grandeur de l'homme. L'homme, dans sa relation avec le Dieu de Jésus-Christ, n'est pas rabaissé, au contraire la vie de Jésus de Nazareth révèle jusqu'à quel point l'homme est valorisé. Cette grandeur de l'homme constitue le premier lien entre la catholique et la bouddhiste. Mais la façon de la vivre est différente : la bouddhiste s'appuie sur la capacité humaine de connaissance de l'impermanence et la loi de la causalité, la chrétienne sur la relation confiante envers Dieu Père. En tant que disciple du Christ, ce qui me fait vivre de Sa vie ne se limite pas à une conduite plus ou moins éthique ou altruiste : rendre service ou faire du bien font aussi partie des conduites recommandées par Gautama, le Bouddha. La grande différence se trouve dans la façon où le Dieu de Jésus-Christ se révèle. Ce n'est pas nous qui allons vers Lui par nos mérites ou nos actes, mais c'est Lui qui vient vers nous par pure grâce. C'est la grandeur de Dieu à genoux devant la grandeur de l'Homme, symbole du Jeudi Saint. Si je parlais du lavement des pieds seulement comme l'enseignement altruiste d'être au service les uns des autres, la bouddhiste ne pourrait pas comprendre le pourquoi de ma conversion. Le don, en effet, est omniprésent dans la voie bouddhique. Mais si le lavement des pieds avait une dimension spirituelle autre que le service, autre que la conduite morale, s'il était une invitation à partager la vie même de Dieu : " Si je ne te lave pas, tu ne peux pas avoir part avec moi " (Jn 13, 8 ), la bouddhiste pourrait entrevoir cette alliance étrange : la vie de Dieu en moi. Nous abordons là une expérience différente de celle de la sagesse humaine : l'expérience qui sort du raisonnement dualiste, qui demande à vivre dans un cœur à coeur.

La bouddhiste peut comprendre la croix si on la lui décrit comme une façon de mourir à soi-même. Mais la croix prise dans sa totalité reste un scandale. Comment un juste peut souffrir comme un homme quelconque ? Il peut arriver que le Saint bouddhiste, le Boddhisatva, donne sa vie pour sauver les autres. Les exemples que manquent pas dans la tradition bouddhique. Mais il le fait dans la sérénité… Penser que Jésus ait pu éprouver de l'angoisse jusqu'à dire " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? " est tout simplement de la folie…

Pour la convertie, c'est justement cette vulnérabilité qui fait la beauté de la foi chrétienne. Jésus, comme tout homme, est limité, vulnérable. La totalité de la nature humaine est prise en compte par la Croix, sa faiblesse comme sa force, son ignorance comme son intelligence. C'est une libération en totalité, de tout ce que nous sommes, le courageux comme le lâche… C'est vraiment un hymne plein d'espérance à la nature humaine. La lumière de la Résurrection ne peut laisser mes frères bouddhistes dans l'ombre, eux qui ont une si grande idée de l'Homme. En tant que chrétienne, je suis sûrement plus faible, plus vulnérable que la bouddhiste que j'étais. Je suis comme blessée à tout jamais par ma finitude. Mais paradoxalement, c'est dans cette finitude même qu'est née l'espérance de la Résurrection. C'est ce que j'appelle la " certitude-blessure "…Une certitude qui a l'audace de poser une constante dans l'océan de l'impermanence : la fidélité du Dieu de Jésus-Christ malgré ma condition changeante et limitée…

Ma foi chrétienne est singulière, différente de la sagesse bouddhique, sans pour autant contredire cette dernière. Elle est comme un dépassement de cette sagesse, elle devient expérience spirituelle gratuite, cette expérience que les maîtres bouddhistes mettent au-delà de tous les mots.
L'Esprit du Christ

Je chemine ainsi sur la route de l'Alliance avec la bouddhiste. Nous connaissons toutes les deux les points qui nous séparent irrémédiablement ; nous nous respectons beaucoup et nous n'esquivons jamais une discussion sous prétexte de ne pas vexer l'autre. Nous nous parlons parce que cela nous fait plaisir de converser ensemble sur un bout de route. Il arrive souvent que l'une attire l'attention de l'autre sur tel ou tel fait ridicule qui nous fait rire ensemble. À cause de cette compagne de route, il m'est très difficile d'avoir le même regard sur la foi que les catholiques de souche.

J'évite d'utiliser trop de mots humains pour parler de Dieu. Sinon je vois tout de suite le regard ironique de la bouddhiste sur ma façon de construire un Dieu à ma taille. Définir une réalité qui me dépasse revient à la chosifier. Je me contente de dire que Dieu est ce Tout Autre et le peu de chose que je sais de Lui, je le sais par mon expérience intérieure à la suite de Jésus le Christ. Je reste ainsi dans la sagesse de mes ancêtres de ne pas parler à tort et à travers … " S'abstenir de toute parole inutile, de toute discussion oiseuse… " dit le premier précepte éthique bouddhique.

Je ne vis pas ma foi comme une supériorité à la sagesse bouddhique, mais comme une rencontre avec quelqu'un. Désormais, mes choix de vie sont éclairés par cette rencontre, ils ne sont plus déterminés par mes capacités intellectuelle et spirituelle limitées.

Sur la route de ma vie, je constate que l'existence est imparfaite, souvent vouée à la souffrance. Mais au cœur même de l'impermanence, l'audace de la Résurrection me pousse à poser une Espérance, une Espérance qui se blottie au creux d'une vie, sans grand discours.

En dialoguant avec la bouddhiste, sur mon cheminement vers le Dieu Père, je fais l'expérience d'un Autre qui vient marcher avec nous. Sur la route d'Emmaüs, Cléophas et son compagnon reconnurent le Seigneur à la fraction du pain. Le pain est la nourriture qui nous fait vivre, qui nous ramène à l'essentiel. Entre la bouddhiste et la chrétienne, l'essentiel se trouve dans la recherche de sens, la recherche d'un ailleurs qui coupe le cycle du Samsara pour l'une, qui ouvre le tombeau pour l'autre… Et quand le soir approche et le jour baisse, lasses de la marche, nous nous reposons dans le silence d'une auberge : la catholique se dit que l'Esprit du Seigneur ne peut pas être étranger à la sagesse du Gautama, le Bouddha. Il faut sûrement beaucoup de temps et de patience encore pour que nous puissions retourner ensemble à Jérusalem… mais je respecte le silence de la bouddhiste : un silence non de consentement, ni de reniement, mais un silence ouvert vers une autre réalité… Un silence qui m'apprend beaucoup sur le silence de Dieu.

Souvent la catholique vit mal sa foi chrétienne, car le silence lui manque. On est dans une civilisation occidentale où on est mal à l'aise dans le silence. Nous sommes une génération de bavards. L'Occident est un monde où chacun fait des projets…dans un bruit assourdissant de promesses et de moyens. Le silence devient lui-même un moyen pour se réaliser, pour se ressourcer, pour entrer même en communication avec Dieu… Quand pourrions-nous réaliser enfin que l'essentiel est sans projet, l'essentiel est ici et maintenant dans les bras aimants du Père…?

La sagesse bouddhiste sur l'impermanence peut-elle amener les chrétiens à un lâcher prise plus confiant dans l'Amour du Père, à ne pas prendre leur propre volonté pour la volonté de Dieu ?...

La croix et la résurrection de Jésus-Christ peuvent-elles dire un jour aux bouddhistes que l'humanité n'est pas toujours performante : la faiblesse, la vulnérabilité sont aussi des chemins de libération…

" Nous sommes fous, nous, à cause du Christ, mais vous, vous êtes sages en Christ ; nous sommes faibles, vous êtes forts ; vous êtes à l'honneur, nous sommes méprisés. " (1 Co 4, 10).

Claire Ly

source: clairely.com/articles/christus04.htm
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MessageSujet: Re: Claire Ly : Sagesse bouddhique et christianisme   Dim 27 Aoû - 18:39

Les évocations d'un "bouc émissaire" et régulièrement du "bien" et du "mal" sont mal a propos je trouve, le christianisme étant une spiritualité binaire, avec des définition assez claires du "bien" et du "mal" voir des définition "absolues", user d'une telle grille de lecture sur le bouddhisme est nécessairement inadéquat.

Certes le Dhammapada parle en terme de "bien" et de "mal" mais ces termes sont délibérément simplistes pour rendre l'enseignement accessibles au personnes les moins intellectuelles et cultivées dans le Dharma. Quand on étudit un peu plus profondément les choses ont constate que les notions de "bien" ou de "mal" sont relative aussi bien dans l'espace que dans le temps, un "bien" peut devenir un "mal" et on peut trouver des conséquences positive, bénéfiques, dans quelque chose de "mauvais".  


Vouloir voir un Dieu unique derrière chaque élément de la création est nettement moins évident (enfin je trouve) que de reconnaître l'existence de la souffrance (dukkha) partout en soi et autour de soi (et ce sans avoir besoin d'être bouddhiste). Einstein qui connaissait bigrement bien la nature profonde de l'univers pensait bien qu'il y avait quelque chose de trop parfait dans tout cela pour être naturel mais il n'accordait pas foi à la vision simpliste selon lui du Dieu de la Bible, certain sympathique, mais puérile a ses yeux. Je suis assez d'accord avec lui, je m'en expliquerais au besoin mais sans vouloir insulté personne, j'ai eu moins même autrefois cette "foi" très infantile parfois je serais mal placé pour condamner Smile


C'est une sagesse très belle mais ô combien exigeante…

Dit comme ça on peut avoir l'impression que la voie chrétienne est plus facile, donc que cette personne à renoncer à une voie trop exigeante pour elle au profit d'une autre qui l'est moins, la facilité donc. A ce stade là de lecture du texte on peut voir les choses ainsi.

Toutefois, ne pas répondre à la violence par la violence et à la haine par la haine, Jésus aussi a prêcher la même chose. Sa voie est toute aussi difficile. Jésus s'est laissé arrêté, il a même soigné un soldat du Temple blessé par un de ses disciples lors de l'arrestation, il s'est laissé humilié, maltraité, torturé et assassiné de façon infamante. Et sur la croix il a demandé à son Père le pardon pour ses bourreaux. Je ne suis pas sûre que ce model que tout chrétien doit avoir soit moins exigeant que la voie bouddhique. Les premiers chrétiens martyrs dans la Rome antique se sont aussi laissé faire pour certains, dans l'arène, dans des conditions atroces.

J'aimerais bien demander à cette jeune femme ce qu'elle pense de ce que j'ai écrit ci-dessus. Peut être a t-elle une vision un peu "illusoire" du christianisme. Il faudrait savoir comment on le lui a présenté. Je parle d'expérience, moi j'ai reçu la catéchèse par les Frères des Ecoles chrétiennes, on a insisté beaucoup sur certains points des évangiles et très peu voir pas du tout sur d'autres, j'ai vu la différence plus tard. Non sans un certain malaise.


De même le christianisme dit aussi qu'il faut chercher le mal en soit, et pas ailleurs, que l'on a pas à juger le prochain, mais à se discipliner soi même. Voir la parabole très édifiante du Pharisien et du Publicain. En quoi cela diffère t-il de ce que le Bouddha invite à faire ?

Il y a de cela longtemps dans le train j'ai discuté avec un prêtre catholique. La question était : l'homme a la naissance est-il foncièrement bon ou mauvais. Pour lui l'homme n'était pas foncièrement mauvais dés la naissance mais il avait la capacité d'inviter le Mal en son coeur. C'était sa réponse à lui. De prêtre catholique. Peut être le "coût" ou le "prix a payer" pour le "libre-arbitre" ? Là aussi il y aurait des choses à dire sur la liberté selon le bouddhisme et le christianisme.  

Pour le Bouddha la source de la souffrance c'est l'ignorance, notamment de la loi du karma mais aussi de l'inexistence du "soi" en soi. Ainsi on pense que l'autre est différent de soi, et on se permet de la traiter de façon différente. On ne voit pas que l'autre est un autre "soi".

Hors l'éthique de la réciprocité (commune a bien des spiritualités : confucianisme, hindouisme, humanisme, Islam, Jaïnisme, Judaïsme, Philosophie grecque antique, Taoïsme, Zoroastrisme) est présente aussi bien dans le christianisme que dans le bouddhisme :

Christianisme : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »(Matthieu 22:36-401), « Toutes les choses donc que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-les-leur, vous aussi, de même ; car c’est là la loi et les prophètes. » (Matthieu 7:122), et aussi Matthieu 22:39, Luc 6:31, Luc 10:27 - Jésus de Nazareth (environ 5 av. J.-C./32) .

Bouddhisme : « Ne blesse pas les autres de manière que tu trouverais toi-même blessante. » – Udana-Varga 5:18 (environ 500 av. J.-C.).

C'est pourquoi je suis convaincu que le terrain de dialogue le moins risqué entre bouddhisme et christianime est celui de l'éthique : comment les hommes doivent se comporter entre eux (dés que l'on passe au pourquoi ils doivent se comporter ainsi déjà on diverge), mais le "comment", la manière reste la même. Pardon, fraternité, égalité, amour inconditionnel, charité, humilité, non jugement d'autrui, bonté, etc... tout cela est commun.

J'ai pas encore tout lu. Je reprends plus tard.
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